Oh No – Ohnomite

En préambule, et en remplacement à une introduction pompeuse de vigueur dans cet exercice, je tiens à remercier la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges dont la joyeuse habitude de suggérer des disques via des présentoirs de recommandations fréquemment mis à jour a permis à ce disque d’atterrir sur mon meuble hi-fi. Et je remercierai également ma fille de l’avoir mis dans la platine alors que j’avais oublié que je l’avais emprunté.

Je m’attaque à un gros truc. Je vais essayer de faire court mais il est indispensable pour cette chronique de faire un petit historique en amont.

« I don’t want to be referred to as a dirty old man, rather a ghetto expressionist. »

Rudy Ray Moore est comédien, chanteur, danseur, humoriste, mais dans les années 1970 il est également disquaire à son compte. C’est à cette époque qu’il entend pour la première fois, chantée en toast dans la rue, l’histoire de ce personnage, Dolemite.
Dolemite est peu recommandable : proxénète, taulard, il est plutôt violent et en plus il dit des gros mots sur les femmes, sur ses ennemis et sur la vie en général. Rudy Ray Moore se réapproprie immédiatement ce personnage qu’il va jusqu’à incarner à travers ses futures productions musicales. Ça ne s’arrête pas là car trois films seront produits : Dolemite, The Human Tornado et The Return of Dolemite entre 1975 et 2002, plaçant la série – au moins pour son premier opus – comme un incontournable de la blaxploitation.
Déjà vu comme un original du temps de son engagement dans l’armée américaine où ses prestations musicales lui avaient valu le surnom de Harlem Hillbilly, son personnage rugueux de Dolemite associé à son phrasé outrancier dont il abusait à travers lui dans sa musique lui ont valu le titre de Godfather of Rap. Rien que ça.
Il meurt en 2008, âgé de 81 ans.

Et c’est triste. Fin.

Non.
Peu après, une belle partie de la scène hip-hop se dit que le Godfather of Rap ne peut pas disparaître sans recevoir un hommage propre. Le rappeur Oh No est copieusement accompagné dans cette démarche : Evidence, The Alchemist, Guilty Simpson, MF Doom et j’en passe (ceux que je ne connaissais pas en fait, ben oui) sont de la partie. Ils déboulent illico chez Moore, prennent tout ce qu’ils peuvent dans ses archives sonores et repartent, bien décidés à remodeler toute cette matière pour en faire un grand disque. C’est romancé évidemment, tout s’est fait à coups d’autorisations en bonne et due forme. Pareil pour tout le travail de recherche et de production sonore : Oh No agira seul, sans son comparse habituel The Alchemist d’ailleurs. Mais l’album totalise tellement de featuring qu’il est difficile de ne pas mettre sa mauvaise foi en marche et de le considérer comme un bel effort collaboratif. Je n’ai aucune source sur la date de naissance du projet, mais l’album sort en 2012 chez Brick Records, Five Day Weekend et Stones Throw Records.

Bon. Et c’est bien ?

Oui. Vraiment.
Ne soupçonnez aucune influence d’une éventuelle hype autour de mon appréciation de cet album. À vrai dire, je n’avais absolument aucune connaissance de la genèse de ce projet, je ne connaissais même pas Rudy Ray Moore dont j’ai vanté la biographie dans la première partie. Tout a commencé avec mes petites oreilles.
Et ces petites oreilles, elles avaient un peu peur pour être tout à fait franc. La pochette indiquait déjà qu’il y avait énormément de monde à l’œuvre derrière cette galette, information confirmée par l’abondance de feat. dans la tracklist. Parce que je suis plein de préjugés avec une tendance à l’empirisme, je m’attendais à écouter la matérialisation d’un énorme projet casse-gueule, noyé sous une trop grande hétérogénéité. Et il faut reconnaître que ça a été très bien pensé en amont en verrouillant le déroulement de l’album autour du taf de Oh No. Les prods sont très séduisantes, matière sonore jazz/soul oblige mais il n’a pas cédé à cette trop grande facilité pour autant, plaçant subtilement (ou pas) des techniques de découpage parfois assez sèches et souvent imaginatives. Un vrai travail de composition sur 21 pistes qui forcent le respect.
Les featuring sont quant à eux humbles et respectent la vision globale, musicalement parlant, de l’album sans pour autant mettre de côté les talents personnels. Les interprétations vocales jouent pile sur la corde qui vibre le plus chez moi : c’est posé, élégant, c’est maîtrisé sans en faire des caisses dans la démo technique et ça transpire autant la sueur que l’authenticité.
Même sans connaître ou même apprécier l’histoire de ce projet c’est un vrai et bon album qui s’écoute pour ce qu’il est. Considérez la démarche originelle comme une valeur ajoutée, laquelle n’aura aucune peine à trouver sa place au sommet d’une musique qui de toutes façons a déjà crevé le plafond à elle seule.

Germain
@GermainCtrPnt

Date de sortie : juin 2012
Labels : Brick Records, Five Day Weekend, Stones Throw Records
Lien : https://www.stonesthrow.com/store/album/ohno/ohnomite

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