Injury Reserve – Floss

C’est très difficile pour moi d’avoir à écrire sur cet album. Déjà parce que c’est ma première chronique sur ce site (bonjour, au fait), et ensuite parce que les sentiments prennent le dessus quand je cherche ce que je pourrais vous dire pour vous convaincre d’aller y jeter une oreille.

J’aime ce disque, profondément, et quand j’utilise le verbe aimer c’est dans le sens déraisonnable du terme. Et peut-être même aveugle puisque je ne trouve aucun reproche particulier à lui faire, car il est de coutume quand on chronique un disque d’ajouter quelques demi-teintes en pinaillant sur une trop grande homogénéité/hétérogénéité (biffez la mention inutile), sur le track-listing, les intentions du groupe, la production, la pochette moche ou le « ouin ouin c’est pas à prix libre sur Bandcamp ».

On va donc y aller dans l’ordre : c’est qui Injury Reserve ?

Injury Reserve c’est un trio établi dans la banlieue de Phoenix dans l’Arizona et qui s’était déjà fait remarquer en 2015 avec la sortie de leur excellent premier album Live From The Dentist Office. Ils y distillaient un rap relativement tranquille, augmenté de prods déjà incroyables et à l’interprétation vocale d’une très grande justesse. Si le morceau d’ouverture laissait suggérer un album boom bap assez classique – avec néanmoins une patte surprenante et efficace sur sa partie instrumentale – il allait finalement nous promener au rythme des dix autres pistes sur la berge d’un chill-rap des plus subtils, avec le morceau Washed Up en point culminant sur la colline de l’élégance tranquille. Je clorai (oui, « clorai », c’est moche mais c’est correct) ce paragraphe avec le lien vers la page Soundcloud de l’album (écoute intégrale et lien de téléchargement gratuit fourni par le groupe) si vous êtes déjà curieux. Je vous en voudrai de ne pas l’être.

Ellipse temporelle, hop, nous sommes à la fin de 2016. Le site internet du groupe (nommé d’après leur premier album) est fermé et on commence à se demander si Injury Reserve ne sera pas l’un de ces trop nombreux projets-éclair qui finissent par exploser en vol façon Binary Star1, et on est un peu triste. Sentiment de courte durée puisqu’en bon retardataire sur Youtube j’avais raté la sortie des singles Oh Shit!!! et All This Money, publiés respectivement en juillet et en octobre 2016 pour la promotion de Floss, leur deuxième album à paraître rétrospectivement le 15 décembre 2016.

Ces deux singles aux refrains criés donnent le ton : on n’écoutera pas Floss tranquillement en prenant son bain. Les voix donnent plus souvent du volume, du grain même, les morceaux sont globalement plus rapides et les prods plus sèches. Elles sont plus riches aussi. Ayant eu l’impression que Parker Corey avait donné tout ce qu’il avait sur Live From The Dentist Office, l’écoute de Floss m’a mis dans un état d’ébahissement continu sur les 42 minutes qui le composent – ou un peu plus si on compte le petit état de choc après le morceau de fermeture Look Mama I Did It, casque encore en place, regard dans le vide. Des beats aux habillages, tout est plaisant dès la première écoute mais incroyablement complexe dès qu’on tend un peu l’oreille. Pareil pour les voix qui explorent plusieurs registres, servant d’articulations évidentes aux morceaux. On retiendra à ce propos le morceau Eeny Meeny Miney Moe, véritable ascenseur émotionnel où chaque rappeur donne le relais à l’autre dans un jeu de variations de puissance qu’il est très difficile de décrire ici (j’ai tenté cinq fois, je laisse tomber).

Floss est un album riche d’intentions. Les trois membres de Injury Reserve ont beau être partisans d’un rap directement accessible, ce sont des gens qui nous prennent la main pour nous montrer une conséquente partie des influences très modernes qui les composent en tant que musiciens. Elles transpirent généreusement de leurs deux albums à la fois comme un hommage, un partage et une ré-appropriation, et c’est encore plus flagrant dans Floss. Un album jubilatoire dont on sort grandi.

Germain
@GermainCtrPnt

Date de sortie : 15 décembre 2016
Label : Las Fuegas
Lien : http://floss.digital (téléchargement gratuit)


1 Duo de la fin des années 90 auquel on prête une séparation causée par des conflits d’ego après leur unique album Waterworld/Masters of The Universe. À noter que le nom du groupe fait référence aux étoiles binaires, système où deux étoiles proches sont en rotation autour d’un centre de gravité commun et dans lesquelles il arrive en cas de déséquilibre dans leurs masses respectives qu’une des étoiles « absorbe » l’autre.

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