Horse Lords – Interventions

Au commencement de l’histoire, il y eut la musique.

    Mes pas me devancent. Cela fait peut-être des heures que nous allons de l’avant sans véritable raison, cahin caha.
Le corps de Sam se meut devant moi dans une chorégraphie non intentionnelle. Dans cet espace uniformément blanc, il demeure mon seul point d’attache, mon unique rapport visuel au relief. Le volume de ses membres est devenu un rempart au désert, à l’uniformité outrancière.

J’avance désormais avec une certaine assurance. Au début mes gestes étaient lents, le tâtonnement permanent exigeait une attention totale. Le blanc, en plus d’annuler toute discrimination possible du relief (tant et si bien qu’il était inenvisageable de distinguer le haut du bas, le granuleux du lisse, le pentu du plat) provoquait, de surcroît, de puissants effets oculaires d’origine purement neurophysiologique sous la forme de halos et autres émanations lumineuses. Le cerveau, ne recevant des yeux qu’un lancinant message univalent, se donnait pour devoir de produire des images à partir de ce substrat virginal. Le résultat affichait un rendu résolument non figuratif, parfois même kaléidoscopique.
Brusquement, un nouveau vertige m’étreint. Plus doux que le précédent, il me débarrasse temporairement de ces mirages cérébraux. M’appuyant sur Sam, je souris béatement. J’ai l’impression de tressauter et vois, dans le même temps, la tête de mon compagnon qui apparaît par intermittence dans mon champ de vision. J’ai presque la sensation d’être dans un jeu vidéo, que la tête de Sam va s’afficher puis disparaître à différents niveaux du plan topologique. Par ailleurs, ma seule connaissance de celui-ci repose sur l’appréhension, pour l’instant intacte, que je conserve de la gravité.

Pour l’heure, je n’ai toujours pas cerné la logique structurelle du sol sur lequel on évolue. Je me rappelle vaguement avoir tenté une analyse lorsque nous avions eu l’idée d’étaler nos vêtements tout azimut. En couvrant la surface, le but était de révéler un éventuel algorithme, une géométrie un tant soit peu prévisible. Malgré l’échec de cette tentative, cela nous a, me semble-il, aidés, du moins dans les premiers temps. Nous tombions moins, nous heurtions moins d’obstacles et peu à peu, je suis devenu intimement certain de l’existence d’un ordonnancement, néanmoins trop vaste pour être embrassé intellectuellement. L’intuition, les sensations kinesthésiques, ont donc suppléé. Dorénavant, j’ai l’impression d’être un animal dans une cage sans limite, progressant par saccade mais avec un certain degré d’assurance. Sam me semble avoir évolué sur le même mode mais je ne peux pas en être sûr pour l’instant. Cela fait désormais plusieurs heures que nous ne nous sommes plus parlés.

Enfin libéré de l’exigeante concentration initiale, je me suis mis peu à peu à divaguer. Réflexe de préservation mentale. Gerry, le film de Gus Van Sant m’a notamment occupé l’esprit : deux amis se perdent dans un désert californien. Ici, sous mes yeux, le désert est plus proche de l’abstraction totale. Seul le sol peut servir de recours : un archaïque retour au fondement, à l’ancrage matriciel.

Ainsi, suivant la démarche quasi spasmodique d’un autre, j’erre pleinement. Heureux de ne pas chuter indéfiniment, cette éventualité, tant démente qu’émétique, a salutairement disparu de mes pensées.
Un nouveau vertige me prend : je manque de choir. Les mirages se muent en acouphènes, en sinusoïdes sonores. Le son devient à son tour brièvement immaculé puis de courtes sections d’ultrasons dardent mon cerveau. Une réminiscence m’évoque une sensation éprouvée par le compositeur John Cage lorsque celui-ci s’était fait enfermer dans un caisson étanche : celle d’entendre le bruit de son propre système nerveux en train de fonctionner.

Je crie. Au loin, en contre-haut, j’aperçois indistinctement une assemblée de personnes. Elles semblent nous héler, agitent vers nous bras & pancartes pour l’instant illisibles. Sam se retourne rapidement vers moi. Ce n’est pas un mirage. Sur le moment, je prends également conscience que je n’ai pas croisé son regard depuis une éternité. Celui-ci est farouche, instable et bascule sur l’instant vers l’attroupement. Nous nous mettons à accélérer le pas, du moins autant qu’il est possible de le faire ; enivrés par notre contact désormais intime avec cette aire obscure & froide ; nous arrivons, par miracle, à conserver notre ligne de mire sans tomber ni faillir. Nous ne sommes qu’à quelques mètres. J’entrevois des silhouettes familières. Tout me revient, resurgit violemment à mon esprit. Où sommes-nous & pourquoi ? Je ris. Sam en fait autant. Nous sommes bel et bien stupides !

Des applaudissements s’élèvent et véhiculent une bienveillante chaleur. Ma vue retrouve un peu de son acuité. Nous ralentissons notre course folle, je distingue enfin les visages. Ils arborent des sourires curieusement narquois légèrement déformés par l’acte moteur d’applaudir. A l’extrémité droite du groupe, j’aperçois une jeune femme dont le nom ne me revient pas. Elle tient à bout de bras une pancarte : NEVER ENDED.
Le message ostentatoire dilate ma rétine, s’imprime dans mon aire de Broca et me laisse abasourdi. Sam s’immisçant dans mon champ de vision articule faiblement ce que je ne veux pas comprendre : un hologramme.
Puis, passant le bras au travers d’un des protagonistes du comité d’accueil fantôme, Sam désenclenche le faisceau sans origine détectable.
Je vacille à nouveau …
… mais ne tombe définitivement plus.

Brigandin.

Date de sortie : 29 Avril 2016
Label : Northern Spy Records
Lien : https://horselords.bandcamp.com/album/interventions

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